Mot du rédac'chef - KB n° 722

La vie, à mains nues

Petit à petit, à pas mesurés et par bribes choisies, Hélie Denoix de Saint Marc s'est raconté, ou plutôt a laissé couler le flot de ses souvenirs, impressions, sentiments et réflexions. Le livre paru en avril dernier, "L'aventure et l'espérance", achève un long cheminement d'une quinzaine d'années constitué d'entretiens, de récits et comporte l'essentiel, la synthèse la plus profonde de son témoignage.

Un témoignage qui apparaît aujourd'hui dans ce format ramassé, comme l'aboutissement d'une patiente et précise introspection, raccrochant les uns après les autres les fils coupés de sa vie. Et quelle vie ! Définitivement marquée par l'aventure d'homme qu'il a vécu, guidée par l'espérance, même la plus infime, la vie du commandant de Saint Marc tient du roman ou, à bien des égards ressemble à un empilement de véritables "strates historiques". Debout aux avant-postes, il a donné, ou les événements ont donné, un sens à son existence au cours de vingt-cinq ans d'une lourde histoire.

Homme de vérité, c'est par, pour et dans l'honneur qu'il a creusé son sillon en un tracé fulgurant, passionnant. Homme en vérité, il ne s'est jamais départi d'une égale douceur retenue, dont chaque mot, pesé au trébuchet, reflète sa dignité conservée, loin de la fureur, hors des luttes partisanes.

Passés les temps de l'action, des passions puis du silence, souvent plein de douleurs et de renoncements, sont venus ceux de la réflexion et de l'expression partagée. Le temps de dire et témoigner ultimement et, probablement, de léguer ce qui a été son aventure, ce qui demeure son espérance aujourd'hui. Son aventure a connu de graves dimensions : de son volontariat dans la Résistance à la libération du déporté au matricule M 20543, elle s'est calculée en jours, puis en heures de survie, projeté qu'il était au coeur de la violence et l'inhumanité du système concentrationnaire. Revenu à la vie, l'aventure a résonné alors, à sa sortie de la Spéciale, des airs de la chanson de geste légionnaire et il s'y est abîmé avec enthousiasme. "Attiré comme un aimant" par cet univers humain sans concession, ce sont la démesure et l'émotion qui l'ont porté, en Indochine et le marquèrent de profondes cicatrices, en trois séjours. La situation en Algérie, tissée d'incompréhensions, qu'augmente la douleur toujours vivace de l'abandon précédent, ont fait tourner, définitivement, l'aventure au drame. L'officier légaliste a basculé dans la catégorie des hors-la-loi, pour ne plus mentir : "Choisir, c'est préférer et préférer, c'est renoncer". L'ancien déporté est alors devenu le détenu n°3 à Clairvaux.
Puis l'homme a repris la vie, à mains nues...

L'espérance, "flamme chancelante, mais si bouleversante", l'espérance envers et malgré tout est la grâce qui accompagne maintenant Hélie de Saint Marc sur le chemin des souvenirs, de la recherche perpétuelle de la compréhension et de la sérénité retrouvée. Le chemin de celui qui n'essaie rien d'autre que d'être un homme.

Bonne lecture à tous,

Le chef de bataillon Bertrand MOREL

| Ref : 462 | Date : 07-06-2010 | 8392