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Mot du rédac'chef - KB n° 725

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| 08 Octobre 2010 | 7912 vues
On ne laisse personne derrière

" Vous autres, légionnaires, vous êtes soldats pour mourir et je vous envoie où l’on meurt."
Général de Négrier, 1884.

Derrière cette phrase ronfl ante qui peut paraître dénuée d’humanité, de sentiment fraternel, se cache un certain fatalisme. Il est dû à l’acceptation simple que le légionnaire pouvait être un soldat "consommable" ; du moins tel qu’il était sûrement et froidement établi en 1884, au Tonkin...

Nous en sommes bien loin aujourd’hui. A l’heure où, en temps réel, chaque chef connaît précisément la position et l’état de ses hommes sur le terrain, au coeur de l’action, où l’on est assuré qu’un blessé puisse faire l’objet d’une évacuation rapide, et si besoin est vers la capitale, d’un coup d’aile de Falcon, "envoyés là où l’on meurt" n’a plus le même sens. Et n’expose pas aux mêmes risques : à celui du manque de réaction immédiate médicale parce que la médicalisation opérationnelle de l’avant est une réalité, encore moins à celui de la probabilité d’un mauvais accueil en métropole, parce que c’est une préoccupation majeure.

Oui, nous en sommes bien loin et nos blessés le savent. Pour eux, volontaires contraints par leur trajectoire au choix dangereux d’un engagement inconditionnel, s’ils en ont accepté les ruptures et les risques, ils n’en demeurent pas moins soucieux de leur vie, du rang et de la place qu’ils doivent tenir, de leur intégrité physique. Ils savent que le coup de Damoclès d’une sale blessure peut frapper d’un arrêt net leur nouvelle vie, qu’ils craignent confusément l’oubli au fond d’un couloir d’hôpital, de se sentir ravalé à la condition de légionnaire de "deuxième ordre", avec toujours la peur d’être laissé derrière, inexorablement.

L'hommage aux blessés du 10 septembre dernier démontre qu’on ne laisse personne derrière et que "lorsqu’un légionnaire est blessé, c’est toute la Légion qui saigne". En outre, que leur famille militaire, leur famille légionnaire ont les moyens de ne pas les abandonner à leurs doutes, leurs souffrances, aux tracas administratifs. L’action sociale du Foyer d’entraide, le dispositif des Ressources humaines et le soutien d’organisme comme la Cellule d’aide aux blessés de l’armée de Terre, sont autant de secours et recours immédiats au profi t de ceux dont la qualité du service rendu à la France n’est plus à confirmer.

Au-delà de la fi erté, de la gratitude et de l’admiration ressenties par l’ensemble de la Légion à l’encontre de ses blessés par l’exemple d’héroïsme qu’ils donnent, c’est la reconnaissance de la nation exprimée par le fait d’avoir désormais le droit de devenir Français "par le sang versé" qui illustre le plus incontestablement leur assimilation, eux "volontaires involontaires" étrangers, dans la communauté nationale.

Bonne lecture à tous,

Le chef de bataillon Bertrand MOREL